jeudi 16 décembre 2010

Le conflit entre la Corée du Nord et la Corée du Sud : la Chine dans le collimateur

Trois semaines après que la Corée du Nord et la Corée du Sud ont échangé des tirs d’artillerie durant plusieurs heures, le calme n’est toujours pas revenu. Il semble que les États-Unis veulent à tout prix faire durer cette situation conflictuelle dans l’intention d’isoler la Chine et d’obtenir le gel des relations entre cette dernière et certains pays de l’Asie de l'Est.


La reconstitution des faits nous enseigne que l'incident du 23 novembre entre les deux États coréens a été provoqué et que, depuis, les États-Unis maintiennent consciemment la tension.

La reconstitution des faits (1) :
1. Dans la semaine du 23 novembre, la Corée du Sud et les États-Unis se livrent à des exercices militaires communs sous l’appellation « Hoguk » – ce qui signifie « Défense de l’État ». Y sont impliqués 70.000 hommes, 600 chars, 500 avions de combat, 900 hélicoptères et 50 navires de guerre(2).
2. Les jours qui précèdent, ainsi que le 23 novembre, la Corée du Nord demande à diverses reprises et avec insistance de ne pas organiser ces exercices militaires.
3. Le 23 novembre, des unités d’artillerie de l’armée sud-coréenne positionnées sûr les îles de la mer Jaune occidentale, à 7 milles nautiques (13 km) à peine de la côte nord-coréenne, ouvrent le feu durant quatre heures. D’après le ministère sud-coréen de la Défense, ces unités ont tiré 3657 fois, à un rythme d’un peu plus de 900 coups par heure. Elles ont tiré dans l’espace maritime revendiqué aussi bien par la Corée du Nord que par la Corée du Sud. Cet espace maritime se situe à proximité de la ligne de démarcation nord établie en 1953 par la marine de guerre américaine et qui n’est reconnue ni internationalement, ni par la Corée du Nord. Les Coréens du Nord considèrent les tirs d’artillerie sud-coréens comme un bombardement de leur territoire.
4. Des unités d’artillerie nord-coréennes répondent à ces tirs en bombardant à leur tour l’île de Yeonpyeong. Sur ce, l’artillerie sud-coréenne prend pour cible les bases militaires nord-coréennes. Sur l’île de Yeonpyeong se trouvent des bases militaires sud-coréennes et y réside également une communauté de pêcheurs de quelque 1300 âmes. Lors des tirs de l’artillerie nord-coréenne, deux militaires sud-coréens perdent la vie, de même que deux civils sud-coréens employés par l’armée sud-coréenne. Du côté nord-coréen, on déplore deux tués également.


Maintenir la tension

Le jour même de l’incident, les États-Unis, l’Union européenne et le Japon condamnent la Corée du Nord – sans qu’une enquête sur les faits ait été entamée. Le 24 novembre, le président Obama envoie sur place le porte-avions George Washington. Le navire a des armes nucléaires à son bord, il transporte également 75 avions de combat et 6.000 hommes. La Corée du Sud et les États-Unis décident de poursuivre les exercices militaires et d’y intégrer un plus grand nombre encore de navires de guerre. Mais ces exercices ne se poursuivent pas aux endroits prévus à l’origine. La Corée du Sud voulait d’abord poursuivre ses exercices d’artillerie sur l’île précitée de Yeonpyeong mais elle les a annulés. Les exercices communs de la Corée du Sud et des États-Unis ont désormais lieu dans la mer Jaune, à quelque 125 milles nautiques (environ 230 km) de la ligne de démarcation.

Deux jours après la fin de ces exercices communs, le Japon et les États-Unis entament ensemble de nouveaux exercices militaires. Y participent 44.000 soldats, 40 navires de guerre japonais et 20 américains, ainsi que des centaines d’avions de combat. Les exercices se déroulent dans la zone qui entoure les îles du sud du Japon.

Entre-temps, le Premier ministre chinois Wen Jiabao et le président chinois Hu Jintao s’adressent à plusieurs reprises à la Corée du Nord, la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis afin d’avoir des entretiens et de faire descendre la tension. Les trois derniers pays cités refusent ces pourparlers de paix. En lieu et place, la ministre américaine des Affaires étrangères, Hillary Clinton, convoque ses homologues sud-coréen et japonais, Kim Sung-hwan et Seiji Maehara à Washington pour une concertation à l’issue de laquelle un communiqué de presse commun annonce ce qui suit : « Notre réunion reflète la nécessité d’une collaboration trilatérale plus forte afin de faire face aux incessants défis nouveaux. Nos trois nations confirment leurs responsabilités bilatérales mutuelles telles qu’elles sont définies dans les traités de sécurité signés entre les États-Unis et la Corée du Sud et entre les États-Unis et le Japon. Ces traités constituent la base des deux alliances(3). » En 2003, la Concertation à six pays entre la Corée du Nord, la Corée du Sud, les États-Unis, le Japon, la Chine et la Russie est lancée afin de consolider la paix dans la péninsule coréenne. La Chine est l’hôte de cette concertation. L’appel chinois en vue de poursuivre cette concertation se heurte aujourd’hui à un refus tranchant de Washington. En lieu et place, les États-Unis préfèrent renforcer leurs relations politiques et militaires avec le Japon et la Corée du Sud.
 

La Chine mise au coin

Les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud prennent la Corée du Nord en point de mire en la présentant comme une menace pour leur sécurité. Alors que les provocations ont toujours cours, Hillary Clinton dit ceci : « La Corée du Nord constitue une menace immédiate pour la région et en particulier pour la Corée du Sud et le Japon(4). »

Cette menace n’est possible que parce que la Corée du Nord peut compter sur le soutien de la Chine, y ajoute-t-on. La Chine fournirait même des bombes atomiques à la Corée du Nord.

Pourtant, la politique chinoise vise la paix et la conciliation. Non seulement au profit de la péninsule coréenne même, mais aussi parce que la Corée du Nord constitue un tampon entre la Chine et les troupes américaines en Corée du Sud. La toute première priorité de la Chine, son développement économique et social, serait en danger en cas de guerre à ses frontières. Nous optons pour la paix, la sécurité et la collaboration dans la presqu’île coréenne et notre évaluation des événements repose uniquement sur les faits, déclare le ministre chinois des Affaires étrangères, Yang Jiechi(5).

Mais, pour l’instant, la diplomatie chinoise ne fait guère le poids contre la propagande américaine, sud-coréenne et japonaise. Aux yeux de plusieurs pays de l’Asie de l’Est, la Chine est coresponsable de la tension dans la presqu’île coréenne. C’est précisément ce que veulent les États-Unis. La Chine est devenue le principal partenaire commercial de la Corée du Sud et du Japon, ainsi que de la plupart des pays de l’Asie de l’Est. Cela crée des liens qui mettent à mal l’influence des États-Unis dans l’océan Pacifique. Pour renverser ce processus, écrit le comité d’experts Center for a New American Security, « nos liens bilatéraux dans la partie asiatique de l’océan Pacifique doivent demeurer la base de la future politique américaine à l’égard de la Chine. Ces liens sont indispensables pour pallier les conséquences et les implications de l’ascension de la Chine. Nos relations bilatérales avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, les Philippines et la Thaïlande – de même que les nombreux partenariats dans la région – jouent un rôle vital dans la garantie de l’accès américain à la région et dans la dissuasion d’une potentielle agression chinoise(6) ».

Les heurts provoqués entre la Corée du Nord et la Corée du Sud sont une application de cette politique. Les événements laissent supposer que, dans les années à venir, le centre de la confrontation entre les États-Unis et la Chine va se situer dans la zone maritime située qui longe le sud de la Chine, via le détroit de Taiwan jusqu’à la péninsule coréenne. C’est dans cette étendue d’eau que se trouvent des zones à conflits qui n’attendent qu’une chose, qu’un doigt américain appuie sur le bouton qui les déclenchera.


Au sud de la Chine s’étend la mer de Chine méridionale. Elle est constellée d’îles revendiquées aussi bien par la Chine que par Brunei, la Malaisie, les Philippines, Taiwan et le Vietnam(7). Plus au nord se trouve le détroit de Taiwan, qui sépare cette dernière de la Chine. Il y a deux ans, dans le pacte militaire entre le Japon et les États-Unis, le détroit a été qualifié d’« essentiel pour notre défense ». Encore plus au nord se trouvent les îles Diaoyu (îles Senkaku, en japonais) qui font l’objet d’un litige entre la Chine et le Japon.

Ce sont autant d’occasions pour les États-Unis de provoquer des querelles entre toute une série de pays et la Chine et, ce faisant, de renforcer leurs propres alliances ainsi que leur présence politique et militaire. Cette politique est une composante de la guerre froide entamée par les États-Unis contre la Chine – il convient d’éviter une guerre réelle pour l’instant car les États-Unis ne peuvent se le permettre : cela entraînerait leur économie dans un gouffre profond.
 
Notes :
1-La reconstitution a été réalisée par le professeur Nan Kim, de l’Université du Wisconsin, et John McGlynn, journaliste travaillant pour l’Asia-Pacific Journal. Voir Japan Focus, 6 décembre 2010.
2-« ASCK Steering Committee Statement on the Current Crisis in Korea » (Déclaration du Comité directeur de l’ASCK sur l’actuelle crise en Corée) », Alliance of Scholars Concerned about Korea (Alliance d’universitaires inquiets à propos de la Corée), 27 novembre 2010.
3-Ministère américain des Affaires étrangères, Communiqué de presse, 6 décembre 2010.
4-« US-Japan naval drills start as N Korea tensions rise » (Les exercices navals américano-japonais commencent au moment où s’amplifient les tensions avec la Corée du Nord), BBC, 3 décembre 2010.
5-Zhang Liangui, « China neutral on Korean issue » (La Chine est neutre, dans le problème coréen), China Daily, 7 décembre 2010.
6-Abraham Denmark er Nirav Patel (éd.), China’s Arrival : A Strategic Framework for a Global Relationship (L’arrivée de la Chine : un cadre stratégique pour les relations mondiales), Center for a New American Security CNAS, septembre 2009, p. 173.
7-Ronald O'Rourke, China Naval Modernization : Implications for U.S. Navy Capabilities — Background and Issues for Congress (La modernisation de la marine chinoise : implications pour les capacités de l’US Navy – Contextes et problèmes pour le Congrès), Congressional Research Service CRS, octobre 2010, page 8.

 Peter FRANSSEN



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