samedi 6 août 2011

Escalade de la contestation sociale en Israël

Des manifestants à Tel Aviv le 6 juillet 2011

TEL-AVIV — La contestation sociale en Israël est montée d'un cran samedi avec la participation de plus de 300.000 manifestants à Tel-Aviv et dans d'autres villes, venus réclamer la "justice sociale".

Cette mobilisation, la plus importante dans l'histoire d'Israël sur des sujets sociaux, a montré la vigueur d'une contestation, lancée il y a trois semaines et qui loin de s'essouffler prend encore de l'ampleur.
"Mission accomplie. Nous sommes bien plus nombreux que la semaine dernière", confie à l'AFP Rachel Atar, une ingénieur en électronique, âgée de 45 ans.

"Enfin les classes moyennes prennent conscience de leur force" estime Edith Cohen (65 ans), assistante sociale.

Les organisateurs du mouvement se sont félicités que le nombre des manifestants ait largement dépassé la "masse critique" de 200.000 qu'ils espéraient atteindre, pour contraindre le gouvernement de droite à céder sur leurs revendications.

Le porte-parole de la police, Micky Rosenfeld, a évalué quant à lui à "plus 200.000 le nombre de manifestants à Tel-Aviv et 30.000 à Jérusalem", alors que des manifestations moins importantes étaient signalées dans d'autres localités.

Selon la radio militaire et d'autres médias, plus de 300.00 manifestants ont défilé dans tout le pays.

Lors d'une précédente manifestation, une semaine plus tôt, plus de 100.000 manifestants avaient défilé à Tel-Aviv et dans plusieurs autres villes du pays.

Arborant des drapeaux israéliens et quelques drapeaux rouges, les manifestants à Tel-Aviv ont scandé "le peuple exige la justice sociale", "le peuple contre le gouvernement" et "nous voulons un Etat providence , tout de suite".

Dans une ambiance de kermesse, ils ont déployé des banderoles appelant notamment à la "solidarité" et une grande affiche avec l'inscription: "ici c'est l'Egypte", en référence au Printemps arabe et au mouvement de contestation qui a renversé le président égyptien Hosni Moubarak.

Les manifestants, dans leur écrasante majorité laïcs, réclament de nombreuses mesures: construction massive de logements pour offrir des locations à bas prix, hausse du salaire minimum, taxes sur les appartements inoccupés et école gratuite à tout âge.

Lors d'un rassemblement devant le ministère de la Défense à l'issue de la manifestation, des représentants de différentes composantes de la société israélienne ont appelé à poursuivre la lutte.

Le dirigeant de l'association nationale des étudiants, Izik Shmuli, a dénoncé le "creusement du fossé social". Le rabbin Benny Lau, figure du sionisme religieux, a proclamé qu'Israël "ne mérite pas d'être considéré comme un Etat juif tant qu'il ne suit pas les règles de justice sociale" de la Bible.

L'écrivain arabe israélien Sayed Kashua, a pour sa part, dénoncé "les destructions de maisons dans les localités arabes, les saisies de terres" et autres mesures discriminatoires, visant une minorité qui représente 20% de la population globale.

A Jérusalem, les manifestants se sont rassemblés dans le centre-ville puis se sont rendus devant la résidence du Premier ministre, Benjamin Netanyahu.

Déclenché à la mi-juillet contre la hausse effrénée du prix des logements, le mouvement social mobilise surtout les classes moyennes. Il est soutenu par les médias, de nombreux artistes et par l'opposition, bien qu'il refuse toute participation de partis.

Regroupant une quarantaine d'organisations sociales, il dénonce la politique de privatisations à outrance menée par les différents gouvernements qui se sont succédés en Israël depuis plusieurs décennies et la dégradation du service public.

M. Netanyahu a nommé une commission censée ouvrir des négociations avec les dirigeants du mouvement de contestation, justifiant certaines de leurs demandes tout en les accusant de "verser dans le populisme".



L'Egypte débat sur la dose de religion à mettre dans la Constitution

"Guerre de slogans" entre les forces islamistes et laïcs autour de la future constitution du pays. Interview de Stéphane Lacroix, spécialiste de l'islam politique.

 
 
Interview de Stéphane Lacroix, chercheur à Sciences-Po Paris, par Judith Chetrit

Lors de vos séjours en Egypte à la fin du printemps, avez-vous pu constater une impatience, voire une incompréhension des Egyptiens?

- Oui, très largement. Mais c’est quelque chose de classique dans une période post-révolutionnaire où personne ne trouve que le changement va assez vite. La situation en Egypte est particulière car le Conseil militaire supervise la transition et certains considèrent que la volonté de changement de l'institution militaire n'est pas sincère. C'est une question régulièrement posée par les militants d'obédience laïque ou libérale. Ceci peut expliquer pourquoi le procès de Moubarak a finalement eu lieu mercredi.

En mai-juin, on ne pensait pas que le procès allait être tenu si rapidement. Le fait que le procès ait eu lieu en présence de Moubarak, et en dépit de son ajournement au 15 août, peut calmer les angoisses. C'est le signe d'un engagement fort du Conseil militaire. Toutefois, on n'en est qu'au début et on n'est pas en mesure de savoir sur quoi ce procès va se déboucher.


Pourquoi existe-t-il cette méfiance à l'égard de l'institution militaire?

- Le Conseil militaire n'a pas de raisons d'être structurellement une institution pro-démocratie. Les hauts-gradés qui la composent ont fait carrière sous Moubarak, et certains ont été promus par l'ancien dirigeant. L'armée a su tirer son épingle du jeu en janvier en se rangeant du côté des manifestants mais cette alliance reste fragile et est traversée de suspicions réciproques. L'armée veut conserver sa place et ses privilèges. Néanmoins, peu de gens craignent que l'armée garde le pouvoir et ne le remette pas aux instances civiles. Certains pensent que l'armée fait le jeu des islamistes, d'autres affirment qu'elle fait le jeu des libéraux. L'armée est donc prise entre le marteau et l'enclume. Elle aura certainement envie de se désengager d'une situation peu gérable.


Quels sont les principaux points d'achoppement entre islamistes et libéraux en Egypte?

- Le grand débat actuel est de savoir si la Constitution sera écrite avant ou après les élections qui devraient se tenir en octobre ou novembre puisque la date n'a pas encore été fixée par le Conseil militaire.

Un choix est à faire : soit la Constitution sera écrite par une assemblée constituante qui résultera du choix des urnes, soit une commission sera nommée avant les élections pour poser les grands principes de la nouvelle constitution égyptienne et dans ce cas-là, l'assemblée qui sera élue ne s'attèlera qu'à la rédaction des détails. Les islamistes préfèrent des élections en amont car ils savent qu'ils ont des bonnes chances de faire un bon score, et pourront alors obtenir une Constitution reflétant leur projet. 

A contrario, les forces libérales veulent dès maintenant inscrire dans le marbre certains principes constitutionnels directeurs, que les islamistes, même s’ils obtiennent la majorité dans la future assemblée, ne pourront remettre en cause. Il faut savoir qu'au moment du référendum du 20 mars, 77% des Egyptiens, à l’appel des islamistes, ont accepté que les affaires courantes soient régies, jusqu’aux élections, par une version légèrement amendée dela Constitution en vigueur sous Moubarak. Aux yeux des islamistes, cela exclut toute nouvelle activité constitutionnelle avant les élections – ce que les libéraux contestent.

Ce qui est intéressant ici est que ce sont les islamistes qui se réclament de la démocratie alors que les libéraux ne disposent pas d'outil démocratique pour légitimer leurs requêtes.


La polarisation politique entre islamistes et libéraux s'est-elle exacerbée depuis la fin de l'ère Moubarak?

- Très clairement, la fracture reste vive. Certains partis tentent de tirer leur épingle du jeu. Par exemple, le parti du courant égyptien, qui a fait scission avec les islamistes en juin et est dirigé par d'anciens leaders des jeunesses des Frères musulmans. Ces jeunes, provenant pour la plupart des classes moyennes du Caire, refusent de se laisser enfermer dans des catégories si clivantes. Ils orientent tous leurs débats sur l'économie.

Pour l'instant, le débat politique en Egypte revient à savoir quelle est la dose de religion qu'on mettra dans la Constitution. La ligne de fracture se concentre sur l'appellation du futur Etat. Sera-t-il un Etat islamique ? Un Etat civil ? C'est davantage un débat de forme qu'un débat de fond, une guerre de slogans en quelque sorte.

Cette polarisation est un héritage de l'autoritarisme où le gouvernement montait les islamistes contre les libéraux, et vice-versa, et excluait tout débat sur les idées pour neutraliser les forces politiques. Ceci explique pourquoi les forces politiques ont du mal à instaurer une confiance mutuelle propice à l'unité nationale.







jeudi 4 août 2011

Égypte : Que risque Moubarak ?


Le procès de l'ancien dictateur égyptien s'est ouvert mercredi. Le pharaon est poursuivi pour meurtre et corruption.

L'image aura fait le tour du monde, celle d'un ancien dictateur déchu, vieillard grabataire allongé sur un brancard et caché par des grilles. Le procès d'Hosni Moubarak, 83 ans, a débuté mercredi 3 août. Un procès pour l'histoire tant le verdict aura une portée internationale, un message envoyé à tous les autres dictateurs du monde, qu'ils aient été balayés comme Zine el Abidine Ben Ali, l'ancien leader tunisien, ou qu'ils poursuivent leur répression, tel Bachar al-Assad en Syrie. 

Cette première apparition en public de l'ancien dictateur depuis sa démission, le 11 février 2011, a provoqué une double réaction. Il y avait ceux qui, à l'ouverture du procès, étaient heureux de voir Moubarak comparaître devant des juges. Il y en avait d'autres qui, mal à l'aise, plaignaient presque l'ancien dirigeant, vieux, malade. 

Ce choix d'opinion n'a pour l'instant aucune incidence. Il en aura certainement pour l'histoire. Hosni Moubarak est poursuivi pour meurtre et corruption. Il est notamment accusé d'avoir ordonné aux forces armées de tirer sur les manifestant pendant le soulèvement de janvier. « Toutes ces accusations, je les nie complètement », a assuré l'ancien leader égyptien.

L’ancien ministre de l’Intérieur et six autres prévenus partagent dans ces accusations. S'il est reconnu coupable de meurtre, Moubarak encourt la peine de mort. Toutefois, la justice égyptienne n'a pas pour habitude d'appliquer cette peine contre un homme malade, âgé de 83 ans.

Le moment n'est pas venu. Hosni Moubarak subira peut-être le même sort que Saddam Hussein, condamné à mort en 2006 pour  crime contre l'humanité. Marid, le procès été ajourné au 15 août. L'ancien président égyptien devra rester à disposition de la justice dans un hôpital près du Caire.